Enfants sages ou enfants épanouis ?

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Est-il socialement incorrect de clamer haut et fort que l’on ne veut surtout pas d’enfants sages ?

 

Vous les voyez ces scènes ? Celle où l’on vous demande si vos enfants ont été sages ; celle où les voyez se faire féliciter parce qu’ils le sont ; celle, encore, où ils subissent l’indignation de ceux qui considèrent qu’ils n’agissent pas « correctement » … En tant que parent ou grand-parent, vous avez déjà dû être confronté à ce genre de remarques inquisitrices (même si parfois bien intentionnées), non ? Peut-être les avez-vous faites vous-même pensant bien faire ?

Mais tout bien réfléchi, souhaite-t’on réellement que nos enfants soient sages ?

 

Ah, ces enfants sages !

Évidemment, il me semble logique de vouloir que son enfant écoute et comprenne les messages que nous souhaitons lui faire passer afin de lui transmettre les valeurs qui nous paraissent essentielles. Nous aimerions, par exemple, qu’il pense spontanément à dire bonjour, svp, merci et au revoir. (Si en plus, il ajoutait un « monsieur, madame » et prononçait le tout avec le sourire, nous ne pourrions nous empêcher de ressentir une certaine fierté derrière notre sourire satisfait.)

Nous pourrions alors en venir à souhaiter qu’il range naturellement sa chambre lorsqu’il a fini de jouer, qu’il reste calme lorsqu’il nous accompagne dans un lieu public, qu’il fasse ses devoirs sans qu’on le lui demande, qu’il se dépêche à chaque fois que nous sommes pressés, qu’il joue gentiment avec les enfants qu’il croise, qu’il ne se dispute jamais avec eux, qu’il soit discret lorsque quelqu’un dort, qu’il s’adapte aux règles propres à chaque nouvel environnement, qu’il garde sa bonne humeur lorsque nous interrompons une de ses activités et qu’il nous reprenne lorsque nous faisons des fautes de français.

Il serait alors si sage …

Un vrai petit enfant modèle comme ceux que l’on voit sur les publicités pour Jacadi, avec aucun cheveu qui dépasse et un sourire aussi spontané que celui d’un dirigeant du CAC 40 devant l’assemblée générale de ses actionnaires. Ça vous fait rêver, non ?

L’avantage d’avoir des enfants sages, c’est qu’ils font bonne impression ( … du moins le temps de la fameuse photo pour la pub). Ils ressemblent en fait aux enfants d’hier, non ?

 

« Les enfants d’hier étaient plus sages que ceux d’aujourd’hui »

Ces fameux enfants d’hier, (« de mon temps », « à l’époque » – comme le disent ceux qui regrettent l’époque où ils étaient eux-mêmes enfants) étaient, il faut le reconnaître, plus sages que ceux d’aujourd’hui. Certes, admettons-le.

Les enfants d’hier étaient plus polis, ils contestaient moins les décisions de leurs parents, faisaient moins de crise, etc. D’aucuns diraient qu’ils « respectaient (davantage) l’autorité ».

En nous interrogeant, légitimement, sur les différences comportementales entre ces enfants-là et ceux d’aujourd’hui, nous constatons des différences de taille :

  • Si les enfants d’hier étaient plus sages c’est parce qu’on exigeait d’eux qu’ils obéissent, qu’ils se plient aux exigences des adultes, qu’ils soient dociles et silencieux. Ils ne donnaient pas leur avis car on ne le leur demandait pas. Leurs envies, leurs motivations, leur ressenti n’étaient pas pris en compte (ou, en tous cas, étaient secondaires et n’avaient de valeur comparable avec ceux des adultes). Et s’ils insistaient pour être entendus, on les envoyait dans leur chambre pour réfléchir, on les menaçait d’être punis, de recevoir une fessée (ou d’être battus). Évidemment, ça donnait plutôt envie d’être sage, docile, obéissant.
  • Leurs émotions étaient niées : « arrête de pleurer », « sèche tes larmes » , « tais-toi », « mais non, tu n’as pas mal », « il est parti ton bobo », « non, ça ne fait pas peur », « mais si, tu aimes ça, c’est bon, mange ! », « bois, tu as soif », etc. Ces enfants d’hier, ces adultes d’aujourd’hui, ont grandi sans réussir à décoder, à interpréter leurs propres émotions, et sans parvenir à mettre des mots sur leurs ressentis. Ils ont aujourd’hui du mal à savoir qui ils sont et ce qu’ils veulent et ont perdu confiance en eux et en l’autre.

 

L’enfant obéissant est un enfant fragile

Vouloir qu’un enfant soit sage, qu’il obéisse, le fragilise.

L’enfant est, par nature, joyeux, curieux, plein de vie. Il rit, court, crie, saute, grimpe, explore, s’interroge, s’exprime, pleure, vit dans l’instant présent sans se préoccuper de ce qui vient ensuite. Il n’a pas les préoccupations de l’adulte qui, lui, est dans l’organisation, l’anticipation, l’urgence, l’après. Il est logique qu’il ne comprenne pas la nécessité de se dépêcher, de terminer une action qu’il a commencée, qu’il ne puisse anticiper les conséquences de ses actes. L’enfant a un comportement d’enfant. Vouloir que son enfant se taise, reste en place, ne fasse pas de bruit, obéisse … correspond à lui demander d’adopter un comportement d’adulte qu’il n’est pas. C’est nier sa condition d’enfant.

Très souvent, les enfants adoptent un comportement différent avec leurs parents (ou les personnes avec lesquelles ils sont le plus à l’aise) de celui qu’ils auraient avec des personnes moins proches. Il est fréquent de constater des enfants qui « chahutent », font les fous, n’écoutent pas, se lâchent complètement avec leurs parents alors qu’ils sont « sages comme des images » à l’école, avec leur nourrice ou leurs grands-parents. C’est tout simplement car ils se sentent suffisamment en sécurité (affective notamment) avec leurs parents (qui représentent leursfigures d’attachement) qu’ils s’autorisent à se « décharger » en leur présence. Ils savent qu’ils seront écoutés, entendus et se permettent donc de relâcher, face à eux, les tensions accumulées lorsqu’ils étaient séparés. Ils sont tout simplement naturels avec eux, ils sont tout simplement des enfants.

Un enfant qui serait toujours sage avec son parent, qui se retiendrait d’exprimer ses émotions, de crier, de courir, de jouer, de pleurer, qui ne se mettrait jamais en colère, devrait plutôt nous alarmer que nous rassurer. Un enfant essaiera toujours de satisfaire son parent, de le rendre fier de lui, parfois au prix de sa propre enfance, de sa joie de vivre et de son bon développement affectif.

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Créer une relation de confiance avec l’enfant

Comme l’enfant cherche l’approbation et la satisfaction de ses parents, il essaiera toujours de respecter les règles qui lui sont fixées, pourvu qu’il puisse se les approprier. Plutôt que de chercher à ce qu’un enfant obéisse « bêtement » à tout ce que l’adulte lui dit, il est donc beaucoup plus constructif de créer une relation de confiance avec lui.

Élaborer (conjointement) des règles simples, lui en expliquer la finalité et lâcher du lest sur ce qui est du ressort de l’enfance permettent souvent de mieux faire passer son message auprès de l’enfant.

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Je ne veux pas de petits soldats

Pour moi, éduquer consiste à essayer d’influencer mes enfants dans le bon sens, les guider, les épauler, les soutenir inconditionnellement. Cela passe aussi par leur apprendre l’autonomie, les responsabiliser, les aider à développer leur libre arbitre. Je veux que mes enfants puissent se forger leur propre opinion, agir après avoir mûri leur réflexion, pesé le pour et le contre, remis en cause ce qui leur semblait juste ou injuste, fidèle ou non à leurs valeurs. Je veux qu’ils remettent en cause mes choix et ceux des autres et qu’ils s’opposent à ce qu’on voudrait leur dicter toutes les fois où ils en ressentiront le besoin. Je m’efforce de leur expliquer que chacun peut se tromper et que les adultes n’ont pas nécessairement raison même s’ils sont plus vieux. Je leur indique aussi que c’est avec l’expérience que l’on sait les choses (que souvent les adultes ont plus d’expérience mais que ça n’est pas toujours le cas) et qu’il est important d’expérimenter par soi-même. Je veux qu’ils sachent que je les soutiens, les aime et qu’ils peuvent avoir confiance en moi, que nous soyons d’accord ou pas.

Bien sûr, je voudrais moi aussi que mes enfants m’écoutent et comprennent les messages que je souhaite leur faire passer afin de leur transmettre les valeurs qui me paraissent essentielles. J’aimerais, tout comme vous, qu’ils pensent spontanément à dire bonjour, svp, merci et au revoir.

Mais je veux qu’ils continuent d’être des enfants, de se salir, de mettre du bazar et de ne le ranger que lorsque j’insisterai pour qu’ils le fassent (et avec mon aide si nécessaire), qu’ils continuent de manifester leur impatience lorsqu’ils m’accompagnent dans un lieu public, qu’ils courent, sautent, crient quand ils sont contents ou mécontents. Ils s’apaiseront par eux-mêmes lorsqu’ils grandiront. Je ne veux pas brûler les étapes et les empêcher d’être les enfants qu’ils sont. Je préfère 100 fois qu’ils ressemblent aux enfants des publicités pour Petit bateau qu’aux figurines aseptisées de Jacadi. Je leur suis reconnaissante de progresser chaque jour, de s’apaiser, de mieux gérer leurs émotions, de grandir sereinement et joyeusement. Je ne cherche pas à ce qu’ils soient sages aujourd’hui mais à ce qu’ils deviennent des adultes épanouis demain. Et tant pis s’il y a des loupés, des imperfections, des regards parfois de travers, des jugements de valeurs lorsqu’ils ne se tiennent pas tranquilles, bien proprement, à leur place. Je continue à leur expliquer pourquoi il vaudrait mieux parfois faire autrement et les encourage à continuer d’être les belles personnes qu’ils sont. Et tant pis pour ceux que ça dérange. Je ne cherche pas à être sage non plus.

 

Céline.

 

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© Photo : la sublime Martine de The Tamarind Tree

 

2018-09-12T22:46:32+00:0010 septembre 2018|Éducation|2 Commentaires

2 Comments

  1. caro 11 septembre 2018 at 9 h 43 min - Répondre

    Merci pour cette piqure de rappel, Céline ! Dans la tourmente de la rentrée, reprise du rythme de chacun, on a tendance à oublier que nos enfants sont des enfants. Ils ne sont parmi nous que depuis quelques centaines ou milliers de jours… Alors laissons-les être des enfants !

    • Maman du 21ème siècle 12 septembre 2018 at 23 h 05 min - Répondre

      J’ai aussi tendance à l’oublier parfois … comme tout le monde 🙁

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